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Entretien avec Sophie Razel


 

Depuis trois ans, Sophie Razel anime les ateliers d'écriture avec les habitants de Roubaix. Une vraie histoire est née...


Quand on t’a rencontrée pour te proposer d’animer des ateliers d’écriture en correspondance avec la danse, c’était un défi et non une évidence. Qu’est-ce qui t’a plu pour accepter ?
Le thème de la mémoire m’a immédiatement portée [la première année, les ateliers ont été mis en place autour du thème d’une création de Carolyn Carlson Present memory]. C’est un terrain fabuleux pour les scènes d’émotions, de sensations. Comme la mémoire du corps est aussi incroyable, le lien paraissait évident. Puis, il y a eu la rencontre avec le CCN, avec Cristina Santucci qui a tout de suite intégré l’écriture dans la danse. Le mot et le geste se sont nourris mutuellement.


Mettre des mots sur le monde, son ressenti permet de prendre sa place au sein de la société. On aborde cet essentiel dans le projet.
Ce qui est beau, c’est que chacun ait la parole, ce qui n’est pas forcément le cas dans la vie. Il y a une nécessité viscérale dans le fait de pouvoir s’exprimer sous un angle personnel et émotionnel.  Nous ne nous situons pas dans une démarche intellectuelle : l’enjeu est de révéler une parole personnelle car chacun a sa propre musique. La force de l’écriture réside dans sa capacité à installer un espace intérieur où se ressourcer, prendre de la distance. Cela aide à vivre. On construit quelque chose indépendamment du monde réel. A partir du moment où l’on fait ressurgir des éléments de sa mémoire, où l’on nomme ce que l’on ressent, l’on reparcourt de façon plus consciente, on prend possession de son existence. Progressivement, on a une vie plus riche : on observe, on définit, on partage.

Donner à entendre aux autres son univers intime est un dépassement de soi énorme.
Quand on propose à quelqu’un d’écrire, de lire son texte, puis de le mettre en scène dans l’espace, la projection de soi est importante. Surtout chez des personnes qui n’ont pas eu l’occasion de le faire au niveau familial, social, professionnel. On entend alors des voix très particulières, très hétéroclites qui sont respectées. Elles se développent progressivement. La poésie de chacun suit une évolution impressionnante. Une des participantes m’a dit : « c’est très bien de lire mon texte. Cela m’oblige à m’affirmer, à dire. » L’acte change le rapport de soi aux autres. Peu à peu, une confiance, une intimité se créent dans le groupe. Plaisir, fierté, rire se mêlent. Entre l’écriture, la danse, le théâtre, émerge la personne dans sa vérité, telle qu’elle est.

Tu as posé souvent des consignes exigeantes, souvent à partir de textes de littérature ou d’œuvres artistiques qui pourraient faire peur et ils ont toujours suivi. Comment as-tu instauré un rapport si simple ?
Ils ont une grande force poétique. Je les ai accompagnés vers André Chédid, Paul Eluard, Magritte. Un grand poète trace un sillage dans lequel on peut aller nous aussi. Il faut oser, ils répondent toujours présents. Quand ils arrivent, ils demandent aussitôt : « Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? » Il n’y a pas de limite dans l’écriture. Une fois qu’on a ouvert la porte de l’expression de soi, on peut aller partout.
Il y a une inquiétude au début. C’est une forme d’improvisation, on accepte de se laisser entraîner par une vague, on se laisse surprendre par soi-même. J’essaie de les accompagner car je sais que c’est un vertige.

Tu m’as souvent dit que cette aventure avec les habitants occupait une grande place dans tes pensées. Pourquoi te touchent-ils particulièrement ?
Moi, je suis aux anges, cela a dépassé mes espérances. C’est passionnant cette émergence de parole. Une telle authenticité. Ce n’est pas feint, pas alambiqué. Une parole telle qu’elle doit être avec sa musique propre.
Les enfants ont la conscience instinctive de cette musique. Une vraie poésie dans une langue qui n’est pas encore travaillée par l’école, les études. La beauté des gestes, des mots résident dans leur innocence, leur candeur, leur fraîcheur. Ils sont employés comme s’ils étaient utilisés pour la première fois. En-dehors de toute règle car c’est leur règle. Et ils réussissent mieux à l’école car la capacité à être soi permet ensuite d’aborder les fondamentaux. Quand on est en phase avec soi-même, on est plus en phase avec les parents, les professeurs. Séphora jouit désormais d'une vraie malice alors qu’elle était toute timide au début. La question est de faire, et non pas de bien ou mal faire. Aïda et Soraya savent désormais créer du suspens, de l’émotion, des jeux de sonorités. C’est un territoire qu’elles maîtrisent bien maintenant.
A ton image est à la lisière des mots et de la danse. Les mots abordent des choses qui ne peuvent pas être dansés et vice versa. Ces derniers temps, on a plus travaillé la danse pour le spectacle et cela m’a donné de nouvelles images qu’on pourrait utiliser en écriture.

Propos recueillis le 10 avril par Estelle Garnier

chorégraphie
Cristina Santucci

textes
les habitants de Roubaix dirigés par Sophie Razel du Jardin d’Hiver

en partenariat avec
les Centres sociaux de l’Alma, Moulin-Potennerie, des Trois Ponts et les associations Amitié Partage et Choeur de femmes

Photos



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