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Entretien avec Caterina Sagna

 

Invitées par Carolyn Carlson pour composer avec elle le programme de Present memory, Caterina Sagna et Malou Airaudo sont en résidence chacune trois semaines pour créer leur pièce. Elles reviennent en janvier pour l’installation plateau en vue des représentations des 2 et 3 février. A l’issue des répétitions avec la Compagnie du CCN, Caterina Sagna nous livre ses premières impressions sur son travail et sa création qu’elle a intitulée Les souvenirs de Sam Jackson McBryb, titre formé avec les initiales des interprètes.



Comment as-tu reçu la proposition de Carolyn Carlson de travailler sur le thème de la mémoire et de la séparation ? Quelle est ta perception du thème ?

Cela m’a paru intéressant car c’est une proposition à la fois très précise et très ouverte. Ce programme partagé m’a semblé varié et cohérent.
En fait, j’ai davantage travaillé sur le thème de la mémoire que sur celui de la séparation. Après avoir vu le filage, Carolyn m’a d’ailleurs dit que le titre de la pièce pourrait être celui de la soirée : Present memory. J’ai en effet essayé de rendre ce titre concret. Le sens qu’il dégage résonne en moi.
Habituellement, je cherche en amont les  propositions à donner aux danseurs, on travaille ensuite ensemble jusqu’à ce qu’elles leur appartiennent. Il est important pour moi de ne pas imposer mais de m’inspirer de ce que les autres sont. Mais là, les temps de répétitions ont été courts et je ne connaissais pas encore vraiment les danseurs de la compagnie de Carolyn. J’ai donc établi une liste d’idées dans une sorte de casserole de mémoires. A partir de ces suggestions d’improvisations et de compositions, les interprètes ont fait à leur tour des propositions. Tout est resté, ce qui est rare. Il y avait quelque chose d’intéressant à chaque fois.

A quel moment as-tu fait intervenir les textes ? Les avais-tu écrits au préalable ou bien les danseurs ont-ils participé aussi ? De quelle façon s’est réalisée l’interaction entre le texte et la danse ?

J’avais déjà écrit les phrases du début - j’avais envie de jouer avec plusieurs langues - et le texte de fin. Le texte de Chinatsu est sorti assez tôt des répétitions. On a alors travaillé toutes les deux. Cela a été très facile, très vrai, car il est lié à quelque chose d’intime chez elle. J’y ai juste apporté mon style.

La mémoire semble impalpable, fuyante, chaotique, particulièrement dans les textes du début. Est-ce une manière de dire que ce n’est qu’une matière extrêmement subjective ? que le passé demeure insaisissable ?

La mémoire correspond à la pensée. « Je suis confus parce que mes souvenirs sont chaotiques » est une des phrases du texte du début. J’y crois, comme je crois en chacune des phrases dites, même si elles paressent contradictoires, car elles soulignent la richesse de la pensée. Le raisonnement évolue et le langage s’adapte à la nouvelle idée qui surgit. Une phrase que j’aime beaucoup et exprime la confusion mentale, la contrainte du langage et l’ironie de l’écriture est « Je ne dois pas oublier de perdre la mémoire ».

J’ai perçu Les souvenirs de Sam Jackson McBryb comme l’extériorisation de nos bouillonnements intérieurs, nos émotions contradictoires, nos conflits entre gravité et légèreté. Considères-tu la danse comme un exutoire ?

Pendant un spectacle, il y a beaucoup d’énergie qui se libère mais cela n’a rien à voir avec une expérience thérapeutique. La différence est dans le propos : artistiquement, la mise au point est sur l’énergie qui se dégage du plateau et non pas sur ses effets vis-à-vis  de chaque spectateur. La réponse est ouverte, absolument pas contrôlée en amont.  Dans Les souvenirs de Sam Jackson McBryb il y a beaucoup d’énergie physique à cause de la dynamique du mouvement, mais c’est surtout autour de l’énergie des émotions qu’on a travaillé.

Les relations entre les individus se partagent entre la haine et l’amour. Cela traduit-il la difficulté de vivre ensemble et en même temps le besoin viscéral de l’autre ?

La rencontre avec l’autre, c’est une rencontre d’énergies. Elles se font parfois en harmonie, parfois l’une contre l’autre. J’ai essayé de restituer la réalité telle que je la perçois. Pour moi, elle subit beaucoup de changements. Elle n’est pas linéaire, notamment dans les relations humaines. Une même situation peut aussi avoir des significations différentes. Me battre avec quelqu’un, par exemple, n’exprime pas forcément la haine, plutôt la violence, la force. Cela peut être un jeu désagréable mais on peut tous les deux en avoir besoin. Je laisse au spectateur interpréter. Parfois, les personnages sont violents mais ils font aussi rire. Ce n’est pas toujours dramatique. Il y a à la fois tension et légèreté. Je recherche la limite entre des émotions différentes. Sur une même scène, il peut y avoir des réactions du public opposées : la scène de Chinatsu peut faire mourir de rire ou être terriblement triste. Cela dépend de la perception individuelle, de ses souvenirs, de sa propre histoire. Je ne veux pas imposer une émotion précise mais essayer de stimuler une réaction personnelle.

Chinatsu interprète une femme hantée par des angoisses obsessionnelles. C’est d’autant plus troublant qu’elle paraît essayer de montrer que tout va bien et que la vie doit continuer par une énergie incroyable. Est-elle une incarnation de la pression sociale ou une force de vie ?

La construction de cette partie est plus intime que sociale. Elle est née de la rencontre entre Chinatsu et moi. Elle ne provient pas d’un discours plus général. C’est fort parce que c’est vrai. Il y a quelque chose que Chinatsu connaît et qui, j’espère, pourra s’élargir à d’autres interprétations.

Dans tes pièces, les personnages ont une apparence élégante, voire policée, et pourtant une véritable violence se déclare souvent. Penses-tu  que nous soyons sans cesse tiraillés entre notre image sociale et les sentiments qui nous habitent ?

J’aime bien la surprise provoquée par le contraste entre leurs tenues vestimentaires et leurs comportements. Habillés de cette façon, il est encore plus étonnant de les voir se battre, crier, danser comme des fous en discothèque ou se tordre à terre comme des bêtes. Leurs costumes aident à souligner l’idée bien plus que s’ils étaient habillés de façon abstraite.

Dans la pièce, le groupe a une vraie force et semble manifester une forme d’incompréhension parfois vis-à-vis des surgissements individuels et inopinés. Qu’as-tu voulu signifier ?

Certaines séquences sont montées avec des coupures imprévues, pour montrer l’incommunicabilité entre les personnages. Ils voient un truc et, tout à coup, ils ne comprennent plus. Il n’y a pas de méchanceté mais juste une impossibilité de comprendre. Ce n’est pas un jugement, ni une critique, mais juste une incompréhension : « Qu’est-ce qu’elle fout ici ?». Cela renvoie à notre solitude. La solitude au milieu d’un groupe me semble plus forte que celle d’une personne seule.

Tu abordes des sujets graves avec beaucoup d’humour. Penses-tu que ce trait d’esprit puisse sauver ?

Je pense que cela peut sans doute être une bonne arme. Je ne sais pas si cela peut sauver mais cela peut aider à vivre mieux. Cela permet d’aller plus en profondeur car c’est comme une décharge. Quant on rit, on crée un vide et on libère l’espace nécessaire pour accueillir d’autres émotions. Alors que, si la tension est trop forte, on atteint les limites du supportable et on ne peut plus continuer à absorber du nouveau. Le rire rend la rencontre entre les êtres évidente, avec le public notamment. Je souhaite a tous de rire de temps en temps. Cela permet de parler de tout sans embarras. Si je peux rire de moi, je suis sauvée car personne ne pourra plus dire que je suis ridicule.

Propos recueillis le 23 novembre 2009


Les souvenirs de Sam Jackson McBryb

chorégraphie
Caterina Sagna

assistant chorégraphique
Alessandro Bernardeschi

musique
Brian Eno

durée
35’


If you knew

chorégraphie
Malou Airaudo

assistant chorégraphique
Felix Bürkle

musique
If you knew de Nina Simone, For Pina d’Alexander Zekke, My friend of angel tribe de Mari Boine, ‘nutunucciu d’Anna Cinzia Villani, The Elephant Man Theme et Recapitulation de John Morris, Saint James Infimary de Louis Armstrong, Through the desert d’Alexander Zekke

durée

30’


If to leave is to remember

chorégraphie
Carolyn Carlson

musique
Philip Glass

création
Novembre 2006

durée
18’

programme pour huit danseurs

interprétation
Sophie Abrioux, Chinatsu Kosakatani, Céline Maufroid, Sara Orselli, Jacky Berger, Alan Brooks, Riccardo Meneghini, Yutaka Nakata

production
Centre Chorégraphique National Roubaix Nord-Pas de Calais

coproduction
Le Colisée-Théâtre de Roubaix avec l’aide du Théâtre de Béthune associé à La Comédie de Béthune-CDN

avec le soutien
d’ArtoisComm. communauté d’agglomération de l’Artois et du Crédit du Nord

Répétitions et spectacle
Les souvenirs de Sam Jackson McBryb

Photos



PRESENTATION PAR
CAROLYN CARLSON

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