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Entretien avec Cécile Leclercq et Céline Maufroid
Deux danseuses formées par l’Ecole du CCN nous livrent leurs souvenirs, leurs ressentis et leurs rêves. Céline Maufroid a intégré le Ballet du Nord il y a une dizaine d’années, elle est aujourd’hui interprète de la Compagnie Carolyn Carlson, et Cécile Leclercq, en dernière année de l’Ecole, participe avec elle au projet Dansewindows, forme chorégraphique voyageant dans l’ensemble du Nord-Pas de Calais. Rencontre dans l’effervescence de la préparation du spectacle de fin d’année de l’Ecole.
Cécile, vous répétez en ce moment le spectacle de l’école du CCN. Peux-tu nous dévoiler son contenu artistique ?
Cécile Leclercq : C’est toujours très éclectique. Les professeurs comme Aude Berlin, Georgina Ramos Hernandez ou Puck Heil proposent des chorégraphies. Nous avons également un chorégraphe invité, Gilles Verièpe. Je danse dans sa pièce, Joy ?, le ballet commun aux élèves à dominantes classique et contemporaine. On n’avait encore jamais travaillé avec lui. Il crée en fonction de nous, devant nous, on comprend ce qu’il veut, on s’adapte. C’est formidable !
Plusieurs niveaux sont représentés dans cette pièce : vous avez de dix-huit à vingt-trois ans. Qu’est-ce que cela vous apporte de danser tous ensemble ? CL : Les plus jeunes travaillent avec les plus âgés qui ont plus d’expérience qu’eux, ils sont ainsi tirés vers le haut. C’est une bonne expérience pour eux et pour nous. On les guide. On fait corps pour créer une véritable homogénéité.
Tu danses ton dernier spectacle de l’école. Qu’est ce que cela fait ? CL : Je n’y pense pas trop. Je me donne à fond, comme pour tous les précédents spectacles.
Et toi Céline, que représentait pour toi le spectacle de fin d’année ? Céline Maufroid : C’est le moment le plus attendu de l’année, qui se préparait dès janvier avec le début des répétitions. Aller sur la scène du Colisée, avoir de superbes costumes représentaient un vrai enjeu.
Aviez-vous aussi des chorégraphes invités ? CM : Pas au début car on n’était peut-être même pas cinquante à l’école. On avait un seul ballet pour la soirée. Au fur et à mesure, la soirée s’est étoffée : souvent, des danseurs de la compagnie s’essayaient à la chorégraphie avec les élèves, des professeurs également. Nous avons par exemple dansé dans deux pièces de Thomas Lebrun quand il était professeur de l’école. Des professeurs extérieurs étaient invités dans d’autres disciplines que le classique. Petit à petit, on a présenté de plus en plus de ballets.
As-tu des souvenirs marquants, des images fortes ? CM : Plein. Quand je suis arrivée, ils étaient dix à l’école. Je me rappelle de l’audition et je me souviens que je ne savais pas ce que ça voulait dire se mettre de profil à la barre. Alfonso Cata m’avait donc placée. J’avais 9 ans. Pascal Minam-Borier avait demandé à ma mère d’acheter un justaucorps, car j’avais un truc terrible : un maillot de bain, pas de collants. Quand j’ai été admise, j’étais la plus jeune, il n’y avait pas de cours pour mon âge, tout le monde était ensemble, je prenais donc un cours par semaine avec les élèves au complet. Des danseurs donnaient des cours particuliers aux élèves parce que l’école était dans les studios de la compagnie. J’ai des souvenirs des danseurs qu’on regardait répéter. On arrivait, on attendait que la répétition se finisse, et après, c’était nous qui passions dans les studios. On participait aux ballets classiques, on faisait les enfants dans les ballets de la compagnie, comme par exemple Coppélia. C’était super ! On avait nos marraines et nos parrains parmi les danseurs. Cela nous faisait rêver.
Et toi Cécile ? Même si c’est encore tout récent. CL : On était dans le grand studio pour l’audition. J’étais en académique noir et j’avais le bras dans le plâtre. J’avais l’impression que la prof avait pitié de moi. Ça m’a marquée. J’étais petite, j’avais huit ans. J’ai été prise dans les premiers niveaux. Ce sont les cours d’histoire de la danse de Pascal Minam-Borier qui m’ont impressionnée. On était des incultes. On était toutes petites. On n’avait pas peur mais on avait l’angoisse qu’il nous dise qu’on était vraiment stupides. Les premiers spectacles représentent aussi de grands moments : ce sont les premières fois où les professeurs nous font confiance. On grandit, on gravit les niveaux. Ils deviennent de plus en plus exigeants. On est contents le jour où ils nous font faire sur scène les deux pirouettes sur pointes qu’on a répétées de nombreuses fois en studio. Les premières fois on l’on découvre Le Colisée, les loges apparaissent magnifiques. C’est le vrai but de toute une année. C’est ça qu’on attend. Ce sont des beaux souvenirs.
CM : Ce qui reste en mémoire aussi, c’est la dose de travail investi durant toutes ces années. Tu finis l’école prendre deux heures de cours, tu finis tard. Tu travailles le samedi, pendant les vacances. La plupart du temps, ça se passe ici. Parfois, tu as envie d’être comme tes petits camarades qui rentrent chez eux, goûtent tranquillement. C’est une vie différente.
CL : Le CCN demande beaucoup mais le travail paie. Le spectacle, même chez les petits, est vraiment toujours réussi.
CM : Cette exigence est formatrice au niveau professionnel. On garde une vraie rigueur que d’autres n’ont pas forcément. Une volonté de travail.
CL : Tous les élèves qui sont partis dans d’autres écoles remercient aujourd’hui Pascal. On n’a pas deux semaines de vacances mais on nous forme vraiment à pouvoir partir et être danseur dans une compagnie. Dès tout petit, il nous place dans une optique professionnelle.
Quelles est la qualité principale de l’école à vos yeux ? CM : La diversité. Tout en gardant rigueur et discipline, on ne catégorise pas les élèves. Il y a une place pour chacun. Aucune distinction n’est faite parce qu’on aurait décrété : « eux, ils vont être danseurs ». On ouvre les portes à tout le monde, on donne les mêmes chances à tous. On permet à chaque élève de prendre le temps, de progresser, de s’exprimer. On cherche à valoriser les qualités de chacun.
Vous dansez toutes les deux dans Dansewindows. Est-ce que le fait d’avoir été toutes les deux élèves de l’Ecole vous a rapprochées ?
CM : C’est marrant. On est nées dans la même la maternité, on a fait la même école, le même lycée, le même internat. En ayant effectué la même formation, on a un empreinte comune. On travaille facilement ensemble car on a cette connaissance de l’autre. La façon de travailler, l’apprentissage est similaire. La marque de Pascal est là.
C’est quoi la marque de Pascal ? CM : La façon de travailler, de penser, une certaine culture artistique, une sensibilité. Il guide ses élèves.
Vous avez pu développer une autre complicité. Pour toi, Cécile, c’est un projet du CCN, avec des danseurs de la compagnie. Qu’est-ce que cela représente pour toi ?
CL : C’est le CCN de Carolyn Carlson, un premier projet pour mon expérience professionnelle. Le fait de prendre des cours avec Carolyn, Henri, de travailler avec Céline, Chinatsu, Vincent et Charlie qui sont dans le monde de la danse, ça me pousse, ça me motive, ça influence ma façon de danser. Je ne me sens plus élève, mais danseuse.
A partir de quand se sent-on vraiment danseuse ? CL : Je me sens danseuse depuis toujours mais là encore plus. C’est un projet professionnel. Même si ce que je fais à l’école, je le considère comme professionnel, là c’est Cécile Leclercq qui danse et non Cécile Leclercq, élève de l’école. Pour les classes, je connaissais déjà les danseurs : Céline était venue nous aider l’an dernier pour la pièce de Cyril Viallon. Cela m’a quand même intimidée : je n’osais pas bouger, je n’osais pas boire, tellement j’avais peur de faire quelque chose de mal. Mais plus je les vois, plus je suis motivée : je veux atteindre leur niveau.
CM : C’est un plus que les grands élèves de l’école puissent venir prendre les classes avec nous. A mon époque, ils étaient trente, j’étais toute paniqué à l’idée de venir prendre une classe. Il fallait faire des diagonales, il fallait passer à deux, c’était terrible. Mais on doit développer son mouvement, des qualités différentes, on doit se dépasser. C’est vraiment utile, notamment pour passer des auditions à la sortie de l’école. On peut ressortir plus facilement, parce qu’ils s’aperçoivent qu’on a une expérience supplémentaire, qu’on ne vient pas seulement d’une école. On est plus à l’aise. La technique est importante, mais il faut développer autre chose et cette autre chose, c’est prendre des cours avec des compagnies. Justement avec Carolyn, ce n’est pas la technique qui prime, c’est une autre dimension.
Pouvez-vous préciser cette dimension que Carolyn apporte ? CL : Ce qui m’a vraiment frappée, avant même de la rencontrer, c’est son regard, le placement de son regard. La projection pour la scène. On le travaille pas mal à l’école mais là encore davantage. C’est essentiel pour un danseur.
CM : Sa capacité à nous amener dans la poésie. La projection aussi et le vécu des choses. L’intention. La profondeur. On vit chaque mouvement, chaque geste.
Cécile, quels sont tes projets ? Je passe le maximum d’auditions pour mettre toutes les chances de mon côté.
Et toi ? Céline ? Dansewindows qui va continuer probablement jusqu’en juillet 2010, Present memory, la création de Carolyn Carlson, Malou Airaudo et Caterina Sagna. Je danse aussi Le Roi penché.
Vous êtes à des âges différents de carrière. Qu’est-ce qui vous comble le plus dans le fait d’être danseuse ? CL : Pouvoir exprimer des choses sans le dire, sans utiliser de mots. On a un rapport avec le corps que peu ont. Le point négatif : on a trop de courbatures quand on s’arrête.
CM : Ça a évolué avec l’expérience, les rencontres. J’ai interprété des rôles intéressants. Monter sur scène, les tournées, partir à l’étranger. C’est surtout le moyen que j’ai trouvé pour m’exprimer. Aujourd’hui, c’est aussi pouvoir transmettre qui m’intéresse. Avant, je voulais toujours danser, beaucoup de physique, maintenant, j’ai envie de choses aussi intenses, mais plus au niveau humain. La sensibilisation. Permettre aussi aux autres de s’exprimer. On change. Le fait d’avoir dansé Les Rêves de Karabine Klaxon m’a amenée à avoir un rapport au public différent. Les enfants réagissent beaucoup. Ça change quelque chose dans leur vie, ce n’est pas rien. Je ne m’en étais pas rendue compte avant. Ce que tu sais faire, tu crois que c’est banal, mais ça peut bouleverser la vie de certaines personnes.
Propos recueillis le 29 avril 2009
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